Aimer ses ennemis

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Homélie prononcée le 20 février 2022

Frères et Sœurs,

Quand nous entendons l’évangile d’aujourd’hui nous redire « Aimez vos ennemis. Pardonnez et vous serez pardonnés », nous devons, bien entendu, penser d’abord à Jésus lui-même qui meurt sur la croix en disant à son Père : « pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ».

Bien entendu, nous pouvons penser aux innombrables contre-témoignages, donnés au cours des siècles par les chrétiens qui ont trahi l’évangile, en commettant des violences en tout genre, y compris et surtout au nom de Dieu. Déjà David, dans la première lecture, n’avait pourtant pas cédé à cette violence contre son ennemi Saül.

Mais ce n’est pas à cause du péché des pécheurs que l’Église peut traverser les siècles. C’est à cause de la sainteté des saints. Et quand nous entendons l’évangile d’aujourd’hui, nous pouvons penser aussi au saint pape Jean-Paul II qui va parler au jeune criminel qui a tenté de l’assassiner sur la place saint Pierre à Rome le 13 mai 1981. Nous pouvons également penser à Myriam, la petite irakienne de 13 ans, qui a dû fuir son village chrétien de Qaraqosh pris d’assaut par l’Etat Islamique en 2014, et qui déclare au journaliste venu l’interroger dans le camp de réfugiés à Erbil : « Dieu nous aime, et il n’a pas laissé Daesh nous tuer. Il aime ceux qui m’ont fait du mal. Je demanderai à Dieu de leur pardonner. Je ne les tuerai pas. Pourquoi les tuer ? »

Devant ces témoignages poignants, nous avons à nous dire que ces saints et ces saintes qui aiment leurs ennemis et qui pardonnent à leurs persécuteurs ne sont pas des exceptions que chacun de nous pourrait regarder de loin, en restant sur son quant-à-soi. Ce sont des témoins de l’Évangile comme nous sommes tous appelés à l’être. Penser qu’il est tout à fait normal de ne pas être saint, parce qu’il est, par principe, tout à fait impossible de le devenir, c’est pécher tranquillement contre l’Esprit-Saint, et contre ceux-là même qui souffrent pour le Christ à cause de leur foi.

Et quand Jésus nous dit dans l’évangile d’aujourd’hui : « à celui qui te frappe sur une joue, présente l’autre joue », nous devons nous rappeler que lui le premier a été giflé dans la nuit de sa Passion à cause de ses réponses au Grand Prêtre, et qu’au lieu de tendre physiquement l’autre joue, il a demandé à celui qui le frappait : « si j’ai mal parlé, dis-moi pourquoi, sinon pourquoi me frappes-tu ? » (Jn 18,19). Autrement dit, pour interpréter les paroles du Christ, il faut regarder le comportement du Christ, et comprendre que « Tendre l’autre joue » ne veut pas dire courber l’échine par faiblesse ou par mollesse, mais réagir en demandant les causes de la brutalité, en faisant la vérité sur l’origine et les racines de la violence : « Pourquoi me frappes-tu ? »

En ce sens, pour enrayer le fléau des abus commis par des prêtres et des responsables d’église sur des enfants aujourd’hui devenus adultes, et qui peuvent enfin dire leurs traumatismes, il faut essayer de répondre à la question que ces enfants et les autres victimes posent à leur manière : « pourquoi me frappes-tu ? Pourquoi avez-vous abusé de moi ? » Nous savons que les témoignages et les enquêtes révèlent encore, à l’heure où nous parlons, des crimes effrayants. Et nous savons aussi que ces révélations obligent à remettre en cause tout un système de vie en église. Mais il faut en passer par là pour expliquer ces violences et les éradiquer. C’est une question de justice et de véritable amour.
Semblablement, quand le Christ ajoute, dans l’évangile que nous venons d’entendre : « donnez à quiconque demande, sans réclamer votre bien à qui s’en empare », il n’entend pas encourager la mendicité ou le vol. Il appelle au véritable amour qui demande qu’on sorte d’une logique purement comptable du strict échange et du donnant donnant. Et il appelle à introduire de la gratuité dans les relations y compris marchandes, pour qu’elle deviennent plus humaines, mais en s’efforçant, en même temps, de faire la vérité sur l’origine et les racines de cette violence économique subie qu’est l’indigence ou commise que sont les pillages.

Et, de la même manière, quand le Seigneur nous demande ensuite de « faire pour les autres ce que nous voudrions que les autres fassent pour nous », ce n’est pas pour que nous calculions nos relations en fonction de ce qu’elles peuvent nous rapporter, en restant dominés par nos seuls intérêts. Non. Il nous parle ainsi pour que nous exercions envers autrui la gratuité, le désintéressement et la magnanimité dont nous souhaitons tous être les bénéficiaires.

Et enfin, quand le Christ ajoute encore : « ne jugez pas, ne condamnez pas », son intention n’est pas que nous laissions proliférer les injustices, en fermant les yeux. En particulier, dans le contexte actuel des abus commis dans l’Église contre des personnes fragiles, souvenons-nous qu’il y a trois ans, l’ancien archevêque de Washington, alors âgé de 88 ans, a été renvoyé du collège des cardinaux et déchu de l’état clérical par le pape François, pour abus sur mineurs avec circonstances aggravantes, et ce, en plus des peines prononcées par la justice de son pays.
Alors, comment ce jugement et cette condamnation s’accordent-ils avec l’injonction du Christ : « ne jugez pas, ne condamnez pas » ?

Eh bien là encore, Frères et Sœurs, il faut expliquer les paroles du Christ par les actes du Christ ou par d’autres paroles du Christ. Et il faut se rappeler qu’il dit à ses apôtres au soir du jeudi saint : « vous jugerez les douze tribus d’Israël » (Lc 22,30), mais qu’ailleurs il a aussi précisé à ses disciples : « ne jugez pas selon la chair » (Jn 8,15), ni « selon l’apparence » (Jn 7,24), mais « jugez selon la justice » (id.), et apprenez à discerner ce qui est juste (Lc 12,57). Autrement dit, « ne jugez pas » signifie « ne jugez pas en vous en tenant aux apparences ou en voulant les sauver, mais en écoutant et en mesurant la gravité des actes, et en jugeant le fond des choses ». De même, quand le Christ dit à la femme adultère : « Je ne te condamne pas, va et ne pèche plus », il ne dit pas que l’adultère n’est pas un crime, et qu’il n’est pas condamnable. Mais il appelle celui ou celle qui s’est rendu coupable à supporter la reconnaissance de ses fautes, et à travailler à la réparation des torts.

Alors, « Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux » veut donc dire « jugez selon la justice en croyant en Dieu, en l’homme et en vous-mêmes, sans jamais désespérer ni des uns ni des autres ». Et Pardonnez veut dire aussi « maintenez ouvertes des perspectives de redressement, de changement de vie et de dialogue, même chez les plus grands criminels, y compris lorsqu’ils sont en prison, et qu’ils y purgent leurs peines. » C’est comme cela que la victime qu’était Jean-Paul II est allée rencontrer son agresseur incarcéré.

Demandons à Dieu, Frères et Sœurs, que l’Esprit-Saint guide les hommes et les femmes de bonne volonté dans la vérité toute entière, aussi bien dans les tribunaux civils que dans les tribunaux ecclésiastiques, aussi bien les prêtres que les fidèles laïcs. N’ayons pas peur des enfantements douloureux mais sanctifiants par lesquels il faut passer pour que l’Église soit vraiment elle-même, afin qu’elle puisse accomplir sa mission d’apporter le Christ aux grands et aux petits, et aux forts et aux faibles, pour que la justice et la paix puissent grandir dans les cœurs, et dans le cœur de notre monde. Amen.
Père Patrick Faure

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