La onzième heure

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Homélie prononcée le 20 septembre 2020

Frères et Sœurs,

A l’époque du Christ, la journée de travail commençait à 6h du matin. C’était la première heure. En comptant de cette manière, 9h du matin était alors la 3e heure. Et 5h de l’après-midi était la 11e heure de la journée. D’où le titre de « parabole des ouvriers de la onzième heure » donné à cet évangile célèbre que nous entendons ce matin dans lequel des ouvriers sont embauchés à 5h de l’après-midi, c’est-à-dire, pratiquement, à la fin de la journée de travail.

Cette parabole nous parle d’un maître et de sa vigne pour nous parler du Royaume de Dieu. Donc le maître de la vigne, c’est Dieu. Et la vigne où l’on travaille, c’est le Royaume de Dieu qui grandit dès ici-bas, c’est-à-dire la vie dans la grâce et la joie de Dieu, et dans le travail de conversion permanente. Cette vie dans la grâce et la joie de Dieu, et dans la conversion permanente, elle est donnée par excellence dans la vie chrétienne pour être cultivée par les disciples de Jésus, et répandue dans le monde. Mais cette vie du Royaume, elle est aussi à l’œuvre implicitement déjà chez les hommes et les femmes de bonne volonté qui cherchent Dieu avec un cœur ouvert et une conscience droite.

Et la pièce d’argent, le denier que le maître donne en salaire à la fin de la journée, c’est le fruit que Dieu fait porter à ceux qui ont grandi dans son Royaume, c’est le salut que Dieu donne à la fin de la vie sur terre. Et ce fruit, ce salut, c’est le même pour tous, parce que c’est tout simplement la vie éternelle. Et Dieu ne donne pas un peu plus de vie éternelle aux uns et un peu moins de vie éternelle aux autres. Non, car la vie éternelle est la même pour tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont accueilli le Royaume de Dieu pendant leur vie terrestre.

Mais simplement, ce que nous dit la parabole, c’est que Dieu nous appelle à tous les âges de la vie à cultiver son Royaume pour que nous apprenions dès ici-bas l’amour dont nous nous aimerons pour toujours, pour que nous préparions dès ce monde-ci la vie dont nous vivrons dans l’éternité. Or, à cet égard, il faut bien reconnaître que certains se convertissent tôt à la vie de Dieu et de son Royaume, et vivent longtemps dans cet amour et dans l’épreuve de la fidélité, tandis que d’autres – comme saint Augustin, par exemple - découvrent cet amour sur le tard parce qu’ils ont mis du temps à comprendre où sont la vérité de la vie et la paix du ciel.

Mais cette parabole nous dit aujourd’hui que la vie de Dieu et de son Royaume n’est pas proportionnée à ce que nous pouvons faire pour lui, ou dire ou penser à son sujet – « vos pensées ne sont pas mes pensées » nous rappelle Isaïe dans la première lecture – parce que la vie de Dieu est infiniment au-delà de ce que nous pouvons réclamer ou exiger de lui, parce que cette vie de Dieu est surabondance et plénitude, et certainement pas comptabilité ni calcul, ni donnant-donnant, comme le voudraient les ouvriers de la parabole qui ont travaillé le plus longtemps.

Cette parabole des ouvriers de la onzième heure ne doit donc pas nous pousser à contester la justice et la bonté de Dieu au nom de notre justice comptable qui prévaut ici-bas. Non. Cette parabole doit plutôt nous pousser, en sens inverse, à contester au nom de la justice et de la bonté de Dieu cette justice comptable qui prévaut ici-bas et que nous absolutisons comme si elle suffisait, à elle seule, à établir la vraie justice et la paix en ce monde.

Nous savons assez que pour atteindre la justice ici-bas nous ne pouvons pas nous contenter du strict échange, du donnant-donnant et de l’équité comptable. En ce sens, le pape Benoît XVI nous a clairement expliqué que sans un minimum de don, de gratuité, de désintéressement, y compris dans les échanges commerciaux et les circuits économiques, il est impossible d’atteindre la justice qui garantit la paix.

La parabole des ouvriers de la onzième heure nous rappelle que la vraie justice, la justice durable et constructive, intègre mais dépasse le strict échange qui donne à chacun son dû, parce que la vraie justice doit être ouverte à une estime des choses qui n’est pas seulement économique et marchande mais qui est aussi et avant tout humaine, c’est-à-dire qui intègre l’altruisme et la générosité dans les relations individuelles et collectives. De ce point de vue, l’évangile est aujourd’hui rejoint par les observateurs nombreux et variés qui redisent combien seule une authentique fraternité pourra nous aider à survivre à l’effondrement écologique dans lequel nous sommes entrés.

Or, cette fraternité humaine, elle ne se fabrique pas. Elle se reçoit d’en-haut, comme une pièce d’argent qui est la même pour tous. Et cette fraternité, l’Eglise la porte en elle et en nous comme un trésor dans des vases d’argile. Les ouvriers de la 11e heure nous font comprendre que le même amour pour tous, la même fraternité, le même salut, la même vie éternelle ou la même joie de Dieu ne sont pas d’abord des choses qu’on fabrique ou qu’on gagne, des récompenses qu’on reçoit en fonction de ses prestations, mais que cet amour, cette fraternité, ce salut, cette joie sont des réalités qui travaillent le cœur des hommes obscurément, et qui sont données en pleine lumière et en abondance par le Christ, le bon maître de la vigne, par la puissance de son Esprit-Saint qui vient de la Croix et qui ressuscite les morts.

La pièce d’argent de la parabole représente la vie que tous désirent au fond d’eux-mêmes, vie de bonheur éternel, de lumière et de paix. Mais cette pièce d’argent, c’est avant tout le don de Dieu. Et ce don, il est disponible dans le corps du Christ, dans la communion des saints, dans la charité chrétienne.

Cette vie avec Dieu et avec les frères et sœurs, certains la trouvent tard, tandis que d’autres la trouvent tôt et s’efforcent de lui rester fidèles. Mais ceux-là qui la trouvent tôt goûtent la joie de leur fidélité sur la longueur des jours. Ils vivent la vie chrétienne en travaillant dans la vigne de Dieu, c’est-à-dire en travaillant à leur conversion et en témoignant de l’évangile là où ils sont. Ces chrétiens de longue date font des disciples autour d’eux, même sans le savoir. Leur vie est féconde, souvent à leur insu. Et au lieu de récriminer contre Dieu à cause de ceux qui arrivent tard en se convertissant après une vie sans Dieu et sans espérance, ils se réjouissent au contraire de voir grandir l’Eglise.

Alors, Frères et Sœurs, si nous sommes des chrétiens de fraîche date, rendons grâce à Dieu pour son Eglise et apprenons à y persévérer pour grandir dans la foi. Et si nous sommes des chrétiens de longue date, nous sommes mis ce matin devant notre salut de chaque jour, devant notre relation personnelle avec Dieu. Au cas où nous serions depuis longtemps dans la vie chrétienne, et peut-être même en comptant nos peines, la parabole nous demande ce matin si nous sommes à l’heure – ou, ce qui revient au même, si nous ne sommes pas en retard - dans la joie d’être chrétiens, dans la joie d’être croyants et de vivre dans l’Esprit-Saint. On peut tellement durer dans les structures et les institutions chrétiennes sans jamais se laisser toucher par la grâce de la conversion ou de la Miséricorde, sans jamais découvrir la liberté spirituelle, et sans jamais se risquer à témoigner du Christ.

Que ceux d’entre nous qui sont chrétiens de longue date soient donc heureux d’être restés fidèles à Dieu, et qu’ils ne désespèrent jamais de la conversion des cœurs dans leurs familles et dans leurs milieux de vie. Quant à tous les autres pour qui parler d’amour à propos de Dieu arrive trop souvent à la dernière heure, prions pour qu’ils soient eux aussi des bons ambassadeurs du Christ. Et, dans le même amour, approchons-nous maintenant tous ensemble de la bonté du Maître et de sa justice, notre Maître qui se donne à nous dans l’Eucharistie pour que nous ayons le bonheur de le répandre et l’annoncer autour de nous, pour notre joie et pour la joie du monde. Amen.

Père Patrick Faure

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