Le vrai bonheur des Béatitudes

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Homélie prononcée le 16 février 2022

Frères et Sœurs,

Les Béatitudes que nous venons d’entendre, dans l’évangile selon saint Luc, sont le chemin du vrai bonheur. Elles ne sont pas le chemin du faux bonheur ni du bonheur au rabais. Elles ne sont pas le chemin de ce faux bonheur qui est un appétit de vivre démesuré qui dévore tout et sans scrupules. Et elles ne sont pas non plus le chemin de ce bonheur au rabais qui centre tout sur le bien-être domestique et le confort financier, dans une vie routinière et une culture de l’entre-soi.

Les Béatitudes sont le chemin du vrai bonheur parce qu’elles et elles seules intègrent ce qui s’oppose au bonheur, c’est-à-dire le malheur, la peine et la faiblesse. Elles sont le chemin du vrai bonheur parce qu’elles appellent à vivre toutes les souffrances humaines dans l’amour du Christ, parce qu’elles apprennent même à découvrir et à ressentir paradoxalement, dans toutes les souffrances vécues en union avec le crucifié, une joie et une splendeur qui viennent du ressuscité, une joie et une splendeur qui sont autrement plus puissantes et plus douces que les bonheurs promis et promus par l’orgueil de la démesure et la satisfaction d’une vie bien réglée.

Saint Paul est une preuve et un témoignage vivant des Béatitudes, lui qui écrit « je suis crucifié avec le Christ » (Ga 2,19), et, en même temps « soyez toujours dans la joie » (Ph 4,4). Paradoxe typiquement chrétien de cet apôtre qui dit aux corinthiens : « on nous croit mourants, et nous sommes bien vivants… pauvres, et nous faisons tant de riches… démunis de tout, et nous possédons tout » (2Co 6,9-10). « À tout moment nous subissons l’épreuve, mais nous ne sommes pas écrasés… nous sommes terrassés, mais pas anéantis » (2Co 4,8-10).

Les Béatitudes ne sont pas une promesse de bonheur pour après, quand les épreuves auront disparu et qu’elles seront finies. Non. Les Béatitudes sont une promesse de bonheur pour le moment même où nous serons dans la douleur, dans la solitude, l’abandon, la dérision, la trahison… à la seule condition que nous ne lâchions pas le nom de Jésus et le silence intérieur, car, au cœur des pires drames ou des plus grands effondrements, nous restons toujours libres de nous tourner vers Dieu ou de nous détourner de lui.

Dans les Béatitudes, il y a Jésus lui-même, et avec lui ses premiers disciples qui ont eu des vies dures et difficiles, mais qui ont vu et entendu ce que tant d’autres avant eux et après eux auraient voulu voir et entendre et ne l’ont pas pu. Et ces premiers disciples n’ont pas eu ce grand bonheur de reconnaître le Christ parce que leurs vies étaient dures et difficiles, mais parce que, dans les duretés, dans les difficultés de leurs vies, leurs cœurs se sont ouvert humblement, et parce qu’ils ont compté d’abord et avant tout sur la bonté de Dieu puisqu’ils n’avaient ni les moyens ni la richesse de ne pouvoir compter que sur eux-mêmes.

Comme l’écrivait le pape Benoît XVI : « la pauvreté purement matérielle ne sauve pas »1, et, faudrait-il ajouter, la richesse matérielle non plus. Et ce qui fait dire à Jésus, dans saint Luc, « Heureux les pauvres », ou, dans saint Matthieu, « Heureux les pauvres de cœur », c’est que la pauvreté qui sauve, c’est celle qui s’oppose à la culture de l’avoir, qu’on soit nanti ou pas. La pauvreté qui sauve, c’est celle qui favorise une culture de la liberté intérieure où l’on se dépossède soi-même pour se mettre au service de son prochain et de la société2.
La pauvreté qui sauve, c’est celle qui ne prend pas Dieu pour un partenaire commercial dont on pourrait exiger qu’il nous rétribue à la hauteur de nos actes3. Sainte Thérèse de Lisieux était bien consciente qu’à sa mort elle paraîtrait devant Dieu les mains vides, parce que l’important, pour elle, c’était de s’abandonner à la bonté divine, et pas de faire valoir ses droits.

« Heureux ceux qui ont faim, ils seront rassasiés », nous dit le Christ. Lui, Jésus, et ses premiers disciples ont eu faim, et faim de la justice dans les relations avec Dieu, c’est-à-dire faim de voir dépasser les barrières sociales qui étaient imposées par les interdits religieux et par les mentalités de leur temps. Ils ont été méprisés, rejetés à cause de leur unité nouvelle qui contestait l’exclusion systématique des publicains et la mise à mort automatique des adultères. Mais ils ont été rassasiés de voir les pécheurs entièrement transformés par la grâce, et de vivre avec eux une fraternité inespérée.

Les disciples ont pleuré, avec Pierre qui a renié Jésus, et avec Marie au pied de la Croix. Mais, contrairement à Judas qui s’est donné la mort, ils ont eu le bonheur de ne pas désespérer. Chaque fois que nous gardons un peu d’espérance au cœur de nos détresses, nous sommes consolés par l’Esprit-Saint de Dieu. Chaque fois que la souffrance, au lieu de nous endurcir et de nous replier sur nous-mêmes, nous ouvre à l’amour du prochain et au service des plus pauvres, nous sommes consolés par la miséricorde, et nous sommes élargis aux dimensions de l’Église. Et nous tressaillons d’une joie toute céleste. « Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés ».

Alors, quand Jésus ajoute ensuite « Malheur à vous, les riches, repus, rieurs et adulés », dans la ligne de Jérémie et du premier Psaume, son intention n’est pas de donner mauvaise conscience à ceux qui sont dans l’aisance, appréciés de tous et en bonne santé. Son but est de mettre en garde contre les fausses promesses, et de rappeler que la pierre de touche du vrai bonheur, c’est d’être sensible à ceux qui sont victimes de l’injustice, à ceux qui vivent dans l’affliction pas loin de nous. Et, aujourd’hui, cette conscience et cette empathie s’étendent à la planète entière qui subit la religion du profit et de la surexploitation.

Vous connaissez, Frères et Sœurs, la critique haineuse et déchaînée du philosophe allemand Frédéric Nietzsche contre les Béatitudes qui disent « Heureux ceux qui pleurent », et, en général, contre le christianisme qu’il accuse d’être « le crime par excellence contre la vie »4. Ce philosophe du XIXe siècle accuse le Christ, consolateur des affligés, d’avoir pitié des faibles et des petits qui n’arrivent pas à être des surhommes quand il faut traverser les malheurs de la vie en étant insensibles comme des dieux. Car, pour Frédéric Nietzsche, le bonheur, c’est le sentiment de puissance qui surmonte toutes les résistances, et c’est la jouissance effrénée de la vie pour les quelques privilégiés qui imposent leur volonté à ceux qu’ils asservissent.

Eh bien, cette vision des choses – écrivait Benoît XVI5 - détermine largement la conception de l’existence qui a cours aujourd’hui. Or, nous savons où mène la volonté de puissance quand elle n’écoute qu’elle-même. Elle mène aux totalitarismes du XXe siècle, au nazisme et au stalinisme. Elle mène aussi aux désastres écologiques de notre siècle. Mais elle mène également aux abus de pouvoir spirituels, psychologiques et finalement sexuels sur les personnes fragiles, y compris dans l’Église elle-même. Face à cela, les Béatitudes que le Christ adresse à ses disciples sont le chemin d’un amour doux et humble qui va partout, et qui appelle à la justice pour bâtir des communautés saines et saintes.
Alors, Frères et Sœurs, demandons au Christ ressuscité des morts dont saint Paul nous redit, dans la deuxième lecture, qu’il nous libère de tous nos égoïsmes…, demandons-lui de libérer nos cœurs et nos esprits de toutes nos étroitesses, pour que nous apprenions de la sagesse de Dieu à aimer sans frontières, et à trouver ainsi le vrai bonheur des Béatitudes, pour notre joie et pour la joie du monde. Amen.

Père Patrick Faure

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