Pardonner 70 fois 7 fois

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Homélie prononcée le 13 septembre 2020

Frères et Sœurs,

Dimanche dernier l’évangile selon saint Matthieu nous parlait de correction fraternelle. Aujourd’hui, la suite de cet évangile nous parle de pardon fraternel. Nous sommes toujours dans le même cadre, celui de la communauté chrétienne et des relations entre frères et sœurs. Mais la portée de cet évangile va plus loin que la seule communauté d’église, au sens où nous devons comprendre qu’avec la grâce de Dieu l’être humain est appelé à se dépasser, et à entrer dans un pardon inimaginable.

Au premier abord, l’évangile que nous venons d’entendre est soit très ordinaire, soit tout à fait impossible. Très ordinaire si l’on se dit que le Christ reste dans la limite du supportable, et donc du pardonnable, dans la vie en couple, en famille, entre amis, entre collègues, entre croyants, entre citoyens, et même entre pays, et que cet évangile relève du simple bon sens qui nous fait comprendre combien le pardon est important pour que les relations humaines ne volent pas en éclat au premier accroc. C’est une question de sagesse. Et la première lecture, de Ben Sirac, le sage, nous l’a bien redit. Pourtant, ne nous méprenons pas Frères et Sœurs. Même le pardon ordinaire que nous sommes tous appelés à donner et à redonner sans cesse réclame que nous ayons le cœur ouvert à la bonté de Dieu, quels que soient notre caractère et notre tempérament naturel.

Mais cet évangile d’aujourd’hui, voilà aussi que, tout d’un coup, il demande l’impossible lorsqu’il s’agit de pardonner un mal commis au-delà des limites du supportable, et dans les mêmes domaines que ceux de l’ordinaire, de nouveau la vie du couple, de la famille, des amis, des collègues, des croyants, des citoyens ou des pays, lorsque des crimes abominables ou impardonnables sont commis. Qui va fixer, Frères et Sœurs, les limites du supportable et du pardonnable dans tous ces domaines ? Qui va dire : « voilà une faute ou une situation soutenable, ou, au contraire, voilà quelque chose de tout à fait insoutenable. » Et, surtout, que veut dire pardonner ?

L’évangile d’aujourd’hui parle de pardonner 70 fois 7 fois, donc indéfiniment, sans limite. Et pourquoi ? Parce que Dieu, comme un roi au grand cœur, nous a dit Jésus dans sa parabole, nous pardonne infiniment et nous exhorte à faire de même. Or, dans l’évangile de saint Jean, le Christ est très clair quand il nous dit : « sans moi vous ne pouvez rien faire », c’est-à-dire, sans moi vous ne pouvez pas pardonner vraiment. Ce qu’il nous faut donc faire, c’est, avec la grâce de Dieu, apprendre à pardonner dans les petites choses pour pouvoir pardonner dans les grandes, et cela en tant que croyants et en tant qu’êtres humains qui comprennent la nécessité de passer outre sur les offenses.

Mais alors que faire de l’impardonnable ? Que faire de l’offense ou des crimes lourdement condamnés par la loi, par le sens de l’honneur et du bien commun ? Peut-on pardonner 70 fois 7 fois le conjoint adultère ou violent, la famille étouffante et rancunière jusqu’à la mort, les amis qui trahissent, les collègues arrivistes et sans scrupules, les croyants radicalisés, les blasphémateurs impénitents, les dirigeants idéologisés, à quoi, bien entendu s’ajoute la litanie des horreurs les plus inqualifiables commises contre les plus faibles et les plus pauvres dans les guerres et les génocides, les abus et les esclavages, avec leurs conséquences incalculables en termes de destructions humaines, de traumatismes et de haines viscérale ?

L’évangile nous dit qu’en tout cela Dieu est crucifié avec ceux qui souffrent, et qu’il nous sauve de l’enfer éternel en nous donnant son Esprit-Saint pour que nous puissions nous dire à nous-mêmes ce qu’il se dit à lui-même sur la croix : « pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. » L’être infini – le Fils de Dieu - qui prend sur lui et qui porte sur lui, par amour infini, le péché des multitudes, en se chargeant de nos fautes et de nos maladies, non seulement de corps mais aussi de cœur et d’esprit, cet être infini, ce Fils de Dieu, porte éternellement en son cœur la souffrance de toute l’humanité, pour que cette souffrance ne soit plus seulement la mienne, la nôtre, la leur, innommable et insupportable, mais pour que cette souffrance devienne la souffrance de Dieu en Jésus, lui qui est tellement défiguré qu’il n’a même plus l’apparence d’un homme, nous dit le prophète Isaïe.

Vous voyez, Frères et Sœurs, la source du pardon humainement impossible, c’est le Vendredi Saint. Et nous ne pouvons qu’adorer cette source en regardant vers celui qui a été transpercé. Tout ceci pour que nous ne soyons plus jamais seuls au fond du gouffre quand nous y sommes, mais pour que nous ayons toujours quelqu’un à qui nos cris silencieux, nos pensées, nos paroles intérieures et notre cœur pourront dire : « mon Seigneur et mon Dieu, viens à mon secours, maintenant et à l’heure de ma mort. »

Dieu rend alors capable de pardonner l’impardonnable chaque fois qu’avec le temps et avec sa grâce il permet qu’on ne soit plus seul avec soi-même, avec les amnésies dues aux chocs, avec les rejets du passé ou les dénis de réalité dus aux violences et aux tragédies. C’est seulement le jour où les victimes d’un mal extrême peuvent parler à quelqu’un, même intérieurement, et mettre des mots sur ce qu’elles ont vécu qu’elles peuvent entrer dans un chemin de libération et de reconstruction, et dans un travail de mémoire. Et c’est à ce moment-là que le pardon et la justice peuvent avancer ensemble.

Car le pardon, autant que la justice, n’est pas l’oubli du crime. L’eucharistie n’est pas l’oubli de la passion du Christ. Elle est, au contraire, la mémoire perpétuelle de la croix et des souffrances du Christ dont l’amour est trahi, dont le corps est livré, dont le sang est versé. Mais cette mémoire est guérie et assainie parce que la puissance de l’amour de Dieu fait que le souvenir et le rappel du mal commis contre Jésus ne sont plus là pour alimenter le mépris et le ressentiment, mais pour apprendre aux chrétiens à dire ce qu’il dit lui-même sur la croix : « pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. »

Le pardon n’est pas l’oubli. Non. Il est la guérison de la mémoire afin que la justice puisse être rendue sereinement sans être aveuglée par la vengeance, afin que la vérité puisse être établie clairement sans être obscurcie par les partis pris.

Pardonner 70 fois 7 fois lorsqu’il s’agit de faire plus que supporter ses semblables, pardonner du fond du cœur en ayant pitié des assassins, des tortionnaires, des génocidaires et des autres bourreaux comme Dieu en a pitié, c’est refuser la justice exutoire de la vindicte populaire, du lynchage ou du talion, c’est ne pas entrer dans la justice vengeresse et mafieuse du règlement de compte, mais c’est entrer dans la justice royale où l’on délègue à des tiers le soin de peser les choses, et où l’ardeur dont on brûle n’est pas celle de détruire ou de tuer mais celle de faire reconnaître le mal commis, de libérer la parole des victimes et peut-être aussi des criminels, et d’abandonner le reste de sa vie à la seule recherche du bien et à la construction de la paix.

Faire ainsi, Frères et Sœurs, c’est marcher sur le chemin du pardon et de la miséricorde qui n’est pas l’oubli des fautes, mais qui est la leçon qu’on tire de ces fautes pour combattre le mal et pour sauver l’avenir.

Alors, dans les petites choses comme dans les grandes, demandons à Dieu, ce matin, la grâce de la patience et la conscience d’avoir beaucoup reçu de lui. Pensons, comme l’a dit le psaume, qu’il ne maintient pas sans fin ses reproches, qu’il est notre créateur et notre recréateur tout-puissant, notre père plein de tendresse qui ne veut qu’aucun d’entre nous ne se perde mais que tous nous avancions vers lui pour qu’avec nous l’humanité grandisse dans l’amour de la vérité, dans la joie du pardon, et dans la force d’aimer. Amen.

Père Patrick Faure

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