Dieu est libre et nous veut libres

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Homélie prononcée le 26 septembre 2021

Frères et Sœurs,

dans ces lectures et dans cet évangile que nous venons d’entendre, il y a un mot qui n’est pas prononcé, parce que nous n’avons pas eu d’épître de saint Paul. Mais la réalité que ce mot désigne est, elle, bien présente. Et cette réalité, ce mot, c’est la liberté, la liberté de Dieu et la liberté de l’homme qui lui ressemble, la liberté de Dieu devant les hommes, et la liberté des hommes devant Dieu. La liberté de Dieu qui ne se laisse pas enfermer dans les institutions et les corps sociaux que lui-même instaure et met en place pour notre salut. Et la liberté des hommes qui ne se laisse pas non plus enfermer dans les pulsions, les scandales et les tentations liées au corps et à ses convoitises, mais qui peut toujours s’élever vers Dieu, pour avancer sur la voie du salut.

La première lecture nous a bien montré la liberté de Dieu, en montrant la liberté de l’Esprit-Saint qui ne se laisse pas enfermer dans cette Tente où se tient Moïse à l’écart du camp d’Israël, mais qui va reposer aussi en dehors de cette tente, sur deux autres anciens qui sont restés dans le camp, Eldad et Medad. Et Jésus, à sa manière, dira la même chose à Nicodème : « l’Esprit souffle où il veut » (Jn 3,8).

Liberté de Dieu, liberté de l’Esprit-Saint qui vient sur la Vierge Marie pour nous donner le corps de Jésus. Oui. Liberté de l’Esprit-Saint qui vient sur les disciples à la Pentecôte pour nous donner le corps institutionnel de l’Église. Oui. Liberté de l’Esprit-Saint qui vient sur le pain et le vin à la messe pour nous donner le corps et le sang sacramentels du Christ ressuscité, mais liberté de Dieu, liberté de l’Esprit-Saint qui souffle aussi et en permanence en dehors des sacrements de l’Église, de ses institutions visibles et de ses grandes figures de sainteté.

Pourquoi ? Mais parce que Dieu ne se laisse pas enfermer dans ce que nous voyons, parce que Dieu est plus grand que toutes les réalités par lesquelles il se donne à nous, parce que même l’Église dans son mystère qui est justement d’être l’Esprit de Dieu dans le cœur des hommes, l’Église en son mystère ne se laisse pas enfermer dans les églises que nous voyons, dans les communautés de prière, de réflexion et d’action. Même si elle passe à travers tout cela, à travers toutes ces médiations, l’Église ne s’y réduit pas. Et c’est bien de cette liberté de Dieu que l’évangile nous parle ce matin.

L’apôtre Jean ne comprend pas qu’un homme puisse exorciser au nom de Jésus, et ne pas suivre le groupe des apôtres : « cet homme, dit saint Jean à Jésus, n’est pas de ceux qui nous suivent ». « Nous », c’est-à-dire pas seulement les apôtres, mais les apôtres avec Jésus au centre. Et le Christ lui répond : « celui qui fait un miracle en mon nom ne peut pas, aussitôt après, parler mal de moi », c’est-à-dire ne peut pas, aussitôt après, critiquer le fait que je vous ai choisis vous les 12, et que je vous ai institués pour être avec moi, pour prêcher ma mort et ma résurrection, pour donner par vous l’Esprit-Saint, et pour bâtir sur vous mon Église.

Autrement dit, même si je passe tout entier par vous, en me donnant par vos mains, je suis et je reste libre d’exercer ma puissance de salut en dehors de votre groupe. Je suis et je reste libre de faire participer des hommes à ma puissance de libération en invoquant mon nom en dehors des frontières visibles de mon Église que je bâtis sur vous, parce que justement mon Église est plus que ce que vous en voyez, plus que ce que vous en comprenez. Ma puissance va bien plus loin que ce que vous en faites.

Frères et Sœurs, Dieu est libre, infiniment libre, et il n’est pas prisonnier des réalités corporelles dans lequel il se donne, ni en Jésus de Nazareth, ni dans le personnel et les institutions de l’Église, ni dans les sacrements.

Alors pourquoi prendre un corps et s’incarner ? Pourquoi fonder une église ? Pourquoi instaurer les sacrements et annoncer l’Évangile ? Pourquoi être chrétien plutôt que rien ? Pour avoir la joie immense, Frères et Sœurs, la joie messianique de connaître Dieu par son nom, par son nom humain, pour avoir la grâce et la joie d’écouter sa parole dans nos paroles humaines, la joie de partager les uns avec les autres sa vie et sa volonté d’aimer qui sont plus fortes que la mort, pour avoir la lumière de savoir qui nous sommes et vers quel Père nous allons tous ensemble. Et cette conscience, avec ses conséquences multiples, elle est le privilège des croyants qui se laissent éclairer par la foi, libérer par le Christ, enseigner par l’Esprit-Saint.

Et tant qu’on n’est pas dans le corps de l’Église, tant qu’on n’appartient pas au Christ par le baptême, tant qu’on n’a pas reçu en soi le passage permanent de la Croix à la Résurrection, des ténèbres du Vendredi Saint à la lumière du matin de Pâques, de la mort à la vie, on reste dans l’incertitude sur l’au-delà de la mort, dans l’incertitude sur le pardon des fautes, et dans l’incertitude sur la perception même de ce qui est bien et de ce qui est mal, de qui est vrai ou de ce qui est faux.

La mission des apôtres est d’enseigner les nations et de les faire appartenir au Christ par le baptême. Et l’évangile d’aujourd’hui reconnaît qu’on peut ne pas appartenir au Christ par le baptême, et néanmoins faire des miracles de libération en son nom. Mais faire des miracles d’exorcisme au nom du Christ, ce n’est pas encore enseigner en son nom, sanctifier en son nom, et gouverner en son nom des communautés croyantes, en prenant en charge la fraternité chrétienne. Cela, c’est la mission des évêques, successeurs des apôtres, avec les prêtres et les fidèles qui les assistent. Il n’empêche, et vous l’avez compris, que l’Esprit du Christ, l’Esprit de Dieu souffle où il veut dans le cœur des hommes.

Simplement voilà : ce souffle est ardent, mais ce souffle est doux. Il nous respecte et nous sommes profondément libres devant Dieu de l’écouter ou de l’ignorer. C’est pour cela que la suite de l’évangile d’aujourd’hui nous parle de tout ce qui peut faire obstacle au souffle de Dieu.

Ce sont les scandales qui font perdre la foi à celles et ceux qui sont faibles dans leur relation à Dieu et aux institutions qu’il a créées. Pas seulement les scandales d’abus sexuels dans l’église catholique ou dans d’autres églises ou dans d’autres religions, mais aussi les scandales causés par ceux qui s’attaquent à la foi, par exemple au nom de la science, et dont les motivations ne sont qu’idéologiques ou philosophiques.

En tout cas, ce matin, l’évangile semble viser surtout ce qui en nous est susceptible de nous détourner de Dieu, et dans quoi nous avons une part de responsabilité. Nos mains qui symbolisent notre travail peuvent obtenir des richesses injustement acquises, comme nous l’a rappelé saint Jacques dans la deuxième lecture. Nos pieds qui symbolisent le pouvoir ou l’autorité que nous avons sur les personnes qui nous sont confiées peuvent aussi conduire à des abus qui détruisent les plus faibles. Nos yeux qui symbolisent notre vision des êtres et des choses peuvent susciter en nous la jalousie, la haine et la violence.

L’évangile nous rappelle que nous ne sommes pas les victimes innocentes des pulsions et des forces qui nous traversent, mais que nous avons une liberté responsable qui peut consentir de vrais sacrifices, pour que nous restions vraiment libres, et que nous marchions dans la lumière de Dieu. Mais toujours Dieu nous aide, et il nous invite à nous ouvrir à sa présence, à sa patience et à sa providence. Le Royaume de Dieu n’est pas une dictature.

Alors, Frères et Sœurs, demandons à Dieu ce matin la grâce de comprendre sa liberté spirituelle qui habite et qui dépasse les canaux qu’il emprunte pour venir jusqu’à nous, pour nous aimer, pour nous sauver. Mais demandons lui aussi la grâce de comprendre notre propre liberté spirituelle qui ressemble à la sienne, et qui nous permet de ne pas nous enfermer dans nos travers, de ne pas désespérer de nous-mêmes, et de croire que nous pouvons devenir meilleurs et grandir en liberté, pour mieux aimer nos proches et notre monde auquel il nous envoie porter sa lumière et sa paix. Amen.

Père Patrick Faure

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