L’appel à la vie mystique

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Homélie prononcée le 17 janvier 2021

Frères et Sœurs,

La première lecture de ce dimanche matin nous a rappelé la vocation du grand prophète Samuel qui a gouverné Israël environ 1000 ans avant notre ère, et qui a consacré ses deux premiers rois, Saül puis David.

Ce matin, Samuel n’est encore qu’un enfant, et il ne connaît pas Dieu. Ou, plus exactement, il ne sait pas encore que Dieu parle, et qu’il appelle. Samuel ne sait pas encore que Dieu attend qu’on l’écoute, qu’on lui réponde et qu’on vienne à lui. Dans le récit que nous venons d’entendre, Dieu appelle le jeune Samuel trois fois de suite alors qu’il est couché, donc, sans doute, la nuit, peut-être quand il dort ou qu’il rêve, comme avec saint Joseph, l’époux de la Vierge Marie. Et Samuel se trompe. Il croit que cette voix, cet appel vient du vieux prêtre Eli qu’il va déranger, lui aussi, dans son sommeil. Mais la troisième fois, le vieux prêtre comprend ce qui se passe. Et il apprend à Samuel à s’adresser à Dieu, et à lui dire : « parle, Seigneur, ton serviteur écoute ». Et Samuel va grandir, non seulement en se laissant instruire par Dieu, mais aussi en transmettant sa parole dans son ministère de prophète.

Cet épisode bien connu nous montre que Dieu nous appelle dès notre jeunesse, mais que nous ne pouvons pas tout seuls, par nous-mêmes, comprendre cet appel et y répondre. Nous avons besoin d’interprètes, d’intermédiaires, de médiateurs qui nous parlent de Dieu, qui nous instruisent et qui nous apprennent à l’écouter, à lui parler, à le connaître. C’est toute la mission des parents dans l’éducation spirituelle de leurs enfants. Mais c’est également la mission de la communauté chrétienne dans l’accompagnement des catéchumènes qui se préparent au baptême. Et nous aussi, Frères et Sœurs, même lorsque nous sommes avancés dans la foi, pour identifier les appels de Dieu dans notre vie, pour comprendre ce que Dieu veut nous dire à travers les événements, les rencontres ou les activités qui tissent notre existence, nous avons besoin de relations humaines qui nous éclairent et qui nous accompagnent.
Nous ne pouvons pas nous dire que nous connaissons Dieu par la seule force de notre foi personnelle ou de nos expériences même les plus élevées.

Bien sûr, notre relation à Dieu est dans notre cœur, et elle nous est intime, au plus profond de nous. Mais cette relation n’est pas faite pour être enclose dans notre jardin secret. Elle est faite pour s’ouvrir, pour être partagée dans la recherche de Dieu, dans le service du frère, car c’est comme cela que cette relation à Dieu grandit, qu’elle devient lumineuse, et que l’appel de Dieu devient plus clair.

C’est aussi ce qui arrive dans l’évangile d’aujourd’hui. Lorsque les deux disciples de Jean-Baptiste entendent leur maître dire de Jésus « voici l’Agneau de Dieu », que se passe-t-il ? Les deux disciples reçoivent aussitôt un grand appel à suivre Jésus. Et cet appel vient de Dieu le Père, puisque Jésus lui-même le dira : « nul ne vient à moi si le Père ne l’attire » (Jn 6,65). Mais, surtout, la parole-même de Jean-Baptiste « voici l’Agneau de Dieu » est, en soi, une clé, une révélation qui va faire comprendre à ces deux disciples que celui qu’ils suivront aura une destinée douloureuse, et qu’eux-mêmes ne seront pas épargnés.

Jean-Baptiste, le prophète, est avec les disciples un peu comme le vieux prêtre Eli avec le jeune Samuel. Il est, en quelque sorte, un interprète, un médiateur. Et il révèle aux deux disciples que Dieu les appelle à suivre le Christ, et que cette suite du Christ leur demandera des sacrifices.

Avec le petit Samuel et les deux premiers disciples de Jésus, nous comprenons donc, ce matin, que notre vie chrétienne est une vie qui répond à un appel de Dieu à suivre le Christ, à devenir son disciple. Être chrétien, c’est avoir avec le Christ une relation personnelle. On n’est pas chrétien simplement parce qu’on est né dans une famille chrétienne, ou parce qu’on a grandi dans un milieu chrétien, et que la morale et la charité chrétiennes seraient dans la logique des choses. Non. Si nous en sommes là, Frères et Sœurs, c’est que nous n’avons pas encore entendu et compris l’appel de Dieu à suivre le Christ. Et on peut alors entendre et comprendre que le Christ se retourne vers ceux qui le suivent, et leur demande de manière assez abrupte : « que cherchez-vous ? » Et, ce matin, le Christ Jésus nous demande à chacun d’entre nous, et à tous ensemble : « que cherchez-vous ? »

Le philosophe André Malraux, vous le savez, a eu, un jour, la célèbre formule qui est souvent répétée quand elle n’est pas déformée : « le XXIe siècle sera mystique ou ne sera pas »1. Que cherchons-nous quand nous venons à la messe ? Que cherchons-nous dans notre vie que nous pensons chrétienne ?

La réponse doit être mystique sans que nous ayons peur du mot, parce que, ce matin, l’évangile selon saint Jean nous dit tout simplement qu’être mystique, c’est demeurer en Dieu, demeurer auprès de Dieu, auprès du Christ, dans sa main, dans sa présence : « ce jour-là, ils demeurèrent auprès de lui ». La vie mystique, c’est la vie spirituelle non pas repliée sur elle-même et sur le monde, comme on l’invente aujourd’hui, en parlant de « spiritualité sans Dieu ». La vie mystique, c’est la vraie vie spirituelle, celle qui est en contact permanent avec le Dieu unique et personnel, en relation active et contemplative avec le créateur de l’univers qui nous parle et qui nous appelle. Vivre en mystique, c’est tout simplement aimer Dieu, désirer demeurer dans son amour, comme Jésus nous le demande au soir du jeudi saint. N’allons pas chercher l’exemple des lévitations, des stigmates ou des extases pour nous persuader à moindre frais que la mystique n’est pas pour nous, et que « demeurez dans mon amour » n’est, en réalité, qu’une belle pensée faite pour nos moments d’émotion spirituelle, mais pas pour le fond de notre vie sur terre. « Être mystique » c’est « demeurer avec le Christ », et pas seulement pour se reposer auprès de lui dans une retraite silencieuse coupée du monde. Bien sûr, des retraites, il en faut. Et du silence aussi, pour intérioriser, pour récapituler, relire et repartir. Mais pour aujourd’hui et pour demain, le ou la mystique doit pouvoir être « tout terrain ».

Demeurer dans l’amour du Christ et répondre à son appel doit pouvoir se vivre au milieu des agitations du monde, au cœur des crises et des pandémies, là où le Christ est descendu, dans les épines et dans les ronces des siècles tourmentés. L’Agneau de Dieu est là parmi nous, égorgé mais debout, crucifié mais ressuscité, transfigurant et assainissant nos blessures par l’eau vive de son Esprit, par son amour infini.

Les deux disciples, ce jour-là, sont restés auprès de Jésus. Et ensuite André, l’un des deux disciples, va trouver son frère Simon-Pierre pour lui dire « nous avons trouvé le Messie », c’est-à-dire celui sur qui repose l’Esprit-Saint de Dieu. Vous le voyez, c’est déjà le Corps du Christ qui se rassemble dans l’Esprit-Saint, ce Corps du Christ dont saint Paul nous a parlé dans la deuxième lecture, ce Corps de joie et de souffrance de l’Agneau de Dieu qui apprendra aux hommes à sortir de la débauche et à entrer dans une action de grâce profonde et concrète.

Il y a là un changement de vie qui passe par un changement d’identité « tu es Simon, tu t’appelleras Képhas ». Comprenons que notre baptême, notre plongée dans le Christ, nous change en profondeur, si nous voulons bien nous y investir.

Et comprenons surtout que notre vie chrétienne d’enfants de Dieu n’a rien d’une sinécure installée dans un état de perfection acquis une fois pour toutes, mais qu’elle est un appel permanent à demeurer dans le Christ, à être à la hauteur de ce que Dieu veut pour nous, c’est-à-dire à devenir des frères et des sœurs qui se pardonnent et qui s’aiment comme le Christ nous aime, dans la foi en la résurrection et dans l’espérance de l’éternité. Alors, pour que notre intimité avec Dieu soit vivante et ouverte, pour que notre joie soit complète et concrète et qu’elle déborde autour de nous, demandons la grâce d’avoir dans notre bouche, comme l’a dit le psaume, un chant nouveau, une louange à notre Dieu. Ce sera notre témoignage de vitalité qui apportera et qui appellera autour de nous la lumière du Christ et la bonté de son amour. Amen.

Père Patrick Faure

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