Pentecôte anti-Babel

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Homélie prononcée le 23 mai 2021

Frères et Sœurs,

nous l’avons entendu dans la première lecture tirée des Actes des Apôtres. Au matin de la Pentecôte, un vent violent a soufflé sur Jérusalem. Le feu divin est descendu sur les apôtres. Il a brûlé leur peur et délié leurs langues. Et ils sont sortis dans la rue, dans l’espace public. Ils ont annoncé la résurrection du Christ avec une assurance inouïe, avec un enthousiasme communicatif, sans être arrêtés par les barrières culturelles ou linguistiques des foules venues de tout le Proche-Orient. Ils ont proclamé les merveilles de Dieu, en se faisant comprendre de tous, à la stupeur générale. La Pentecôte a été le commencement d’une capacité nouvelle de communication et de compréhension entre les hommes. Le 50e jour après Pâques a été l’acte de naissance d’une communion nouvelle dans l’humanité.

Ce qui s’est accompli ce jour-là, c’est ce que le Christ ressuscité avait promis à ses disciples :
qu’il leur enverrait l’Esprit-Saint du haut du ciel, pour qu’ils soient ses témoins jusqu’aux extrémités de la terre. Et la liste des peuples énumérés par saint Luc, dans les Actes, est un bel exemple de cette universalité de l’Esprit-Saint, bien au-delà des horizons connus des apôtres, au-delà même des frontières de l’empire de Rome : Parthes, Mèdes, Élamites, Crétois et Arabes. Tout l’Orient et l’Occident, à peine imaginable pour l’époque. N’ayons pas peur, Frères et Sœurs, de nous laisser pousser par l’Esprit-Saint à la rencontre des peuples inconnus.

La communion nouvelle instaurée par l’Esprit-Saint est d’abord descendue sur les apôtres eux-mêmes dont il faut se rappeler la grande diversité, entre les travailleurs manuels comme Pierre et les autres pêcheurs du lac, et Matthieu le percepteur d’impôts, entre ceux qui connaissaient les grecs et les païens, comme Philippe, et ceux qui n’étaient pas forcément très ouverts aux étrangers, comme Simon le zélote. L’Esprit n’a pas supprimé leurs différences mais il les a gardés dans l’unité, alors que Jésus était devenu invisible. Et parallèlement, l’Esprit-Saint rassemblait à Jérusalem, dans la même foi et le même baptême, des hommes et des femmes « de toutes races, langues peuples et nations », comme dit l’Apocalypse de saint Jean (Ap 5,9).

Mais pourquoi le récit de la Pentecôte insiste-t-il tant sur les langues étrangères que les apôtres ont parlées pour annoncer la résurrection ? Quand on y pense, le plus grand obstacle à la communication n’était pas ces langues étrangères. Il y avait déjà des traducteurs.

Le plus grand obstacle, c’était bien plutôt la notion même de résurrection, de relèvement d’entre les morts qui était soit totalement inconnue, soit renvoyée à la fin du Monde. Souvenez-vous, Frères et Sœurs. En Galilée, après la transfiguration de Jésus, les apôtres se demandaient entre eux ce que pouvait bien vouloir dire « ressusciter d’entre les morts ». Ils n’en avaient aucune idée. Et, de son côté, Marthe, la sœur de Lazare, pensait que son frère ne ressusciterait qu’au dernier jour. Le grand miracle de la Pentecôte, c’est de faire comprendre à tous les cœurs et à toutes les têtes, dans leurs langues, mais surtout dans leurs cultures et dans leurs mentalités, que la résurrection est un fait réel, un acte de Dieu qui s’est accompli en Jésus, 50 jours plus tôt. La nouveauté, dans son contenu, était totale. Et elle est encore totale aujourd’hui, avec ou sans les langues étrangères.

Alors pourquoi cette insistance sur toutes ces langues ? Eh bien, vous l’avez sans doute deviné, Frères et Sœurs.
C’est à cause de Babel, à cause de la tour de Babel qui est à l’arrière-plan de la Pentecôte, Babel au début de la Bible, dans le livre de la Genèse (Gn 11,1-9), où Dieu avait brouillé le langage des hommes pour qu’ils ne parlent plus la même langue, pour qu’ils ne se comprennent plus et qu’ils cessent de construire cette tour immense à l’assaut du ciel.

Car, le projet de Babel, quel est-il ? Vous le savez bien. Le projet de Babel, aujourd’hui comme hier, c’est de développer toujours plus la puissance humaine, pour conquérir l’infini. C’est de rassembler toujours plus les ressources humaines et naturelles, et réunir toujours plus les efforts humains, pour accéder à des niveaux d’existence et d’expansion qui affranchissent l’humanité de tout ce qui l’entrave, à commencer par la faim, la maladie, la vieillesse et la mort, et jusqu’à supprimer toutes les limites et les fragilités du corps humain. Et l’unité concrète, imposée de fait par la tour de Babel à l’humanité, c’est – comme l’a bien vu le pape benoît XVI – l’unité avant tout technique d’une seule langue et d’une seule culture qui domine le monde et la planète, pour arriver à manipuler le vivant, et à fabriquer l’homme lui-même, en se passant de Dieu, et en prenant sa place.

Or, que se passe-t-il alors ? De nos jours nous le voyons et nous le sentons bien. Au moment-même où il n’y a jamais eu autant de communication entre les personnes, et autant de circulation d’information entre les réseaux, la communion et la compréhension mutuelle restent toujours aussi difficiles et aussi laborieuses. La haine en ligne, la violence et les horreurs ont plutôt pour effet d’attiser les conflits, au point, nous dit le pape, que les hommes en deviennent plus méfiants et plus agressifs, et que se comprendre les uns les autres paraît demander trop d’efforts, et fait qu’on se replie sur ses cercles habituels et sur ses propres intérêts.

Comme à Babel, au début de la Bible, lorsque les hommes s’enivrent de leur propre puissance, au point de ne plus vouloir dépendre de Dieu, alors arrive un certain moment où leur unification technologique se retourne contre leur communion. Et leur entente mutuelle se brouille et se brise en de multiples parties qui ne se comprennent plus. Les langues étrangères de la Pentecôte sont le rappel de Babel et de ses incompréhensions.

Et c’est sur cet arrière-fond des langues divisées que l’Esprit de la Pentecôte est venu comme un feu guérisseur qui réunifie les langues dans la louange de Dieu, en respectant leurs différences, et en renouvelant la face de la terre.

L’Esprit-Saint est descendu comme un feu qui ne détruit pas ce qu’il touche, mais qui embrase les réalités humaines, pour qu’elles donnent le meilleur d’elles-mêmes. L’Esprit du Christ ressuscité a rempli les cœurs pour les purifier de la logique de Babel qui est la logique de l’avoir et de l’intérêt, de la concurrence et de la domination. Il a soufflé sur les esprits humains pour les transformer, pour y allumer l’ardeur du don désintéressé où l’on accepte de perdre quelque chose pour se retrouver soi-même, plus pleinement. L’amour du ciel a visité les frères et les sœurs de la terre pour libérer en eux la capacité de s’entendre et de s’aimer dans leur diversité, au prix des sacrifices nécessaires qui sont le mystère de la croix, au prix des renoncements aux jalousies, aux désaccords et aux inimitiés que la deuxième lecture appelle « les œuvres de la chair ». Tel est l’Esprit de vérité dont le Christ a parlé dans l’évangile.

Et le signe qu’on est conduit par cet Esprit, c’est qu’on avance dans une relation libre et personnelle avec Dieu et avec le Christ. Frères et Sœurs, nous ne sommes pas un peuple d’individus asservis peu à peu à la pensée unique de Babel.

Nous sommes la grande assemblée qui reflète la sagesse multiforme de Dieu parce qu’elle est composée d’hommes et de femmes de tous horizons qui répondent librement aux impulsions de l’Esprit-Saint, et qui, au lieu de vouloir échafauder une humanité future immortelle et athée, s’attachent à bâtir dans la foi et dans l’espérance la civilisation de l’amour, avec ce qu’elle contient déjà d’éternité.

Alors, quelles que soient nos faiblesses et nos imperfections, peut-être même aussi nos fautes, n’ayons pas peur, et soyons heureux de pouvoir dire à nos contemporains, dans la douceur et le respect, combien la joie est grande quand on accueille l’Esprit de Dieu, et combien la communion des cœurs est belle quand on partage humblement la paix qu’il donne, et qu’il apporte à notre monde. Amen.

Père Patrick Faure

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